Glyphosate et maladie de Parkinson : quelle était (déjà) la situation en 2023 ?

En 2023, deux neurologues néerlandais (Bloem et Boonstra) attiraient dans le journal The Lancet Planetary Health l’attention sur le fait que les mesures de régulation des conditions d’autorisation des produits pesticides prises à l’échelle de l’Union européenne pour protéger l’intégrité du système nerveux des populations n’étaient pas ajustées à l’objectif visé. Ils prenaient pour cela l’exemple du glyphosate et de l’évaluation de sa contribution à l’apparition de nouveaux cas de maladie de Parkinson que l’augmentation de l’espérance de vie ne semblait pas expliquer seule.

Bas Bloem est un guerrier (ou en tous cas présenté souvent comme tel) : de ses Pays-Bas, il est parti se former aux États-Unis, auprès de William Langton, le neurologue qui a mis en évidence le mode d’action d’une toxine re-découverte par hasard, la MPTP, qui provoquait du jour au lendemain un syndrome parkinsonien typique et irréversible chez les personnes dépendantes à l’héroïne qui en avaient consommé, pensant qu’il s’agissait d’une sorte d’héroïne de synthèse. Bas Bloem, de son poste d’observation en tant que scientifique a investi le champ « politique » à l’égard de l’utilisation intensive des produits pesticides en agriculture et de la progression des maladies neurodégénératives.

Il milite pour que la participation de facteurs environnementaux à la forte hausse de la prévalence et de l’incidence de la maladie de Parkinson soit mises en évidence au moyen d’études solides et soit traitée avec précaution, c’est à dire en faisant en cas de doute l’impasse sur l’utilisation de produits potentiellement dangereux pour le système nerveux des consommateurs qui mangent des végétaux contaminés, des agriculteurs qui sont exposés à ces mêmes molécules lorsqu’ils réalisent des épandages dans les champs et des populations vivant à proximité de parcelles agricoles faisant l’objet d’une utilisation intensive de pesticides et de fait exposés tout comme les agriculteurs.

J’ai lu ce papier déjà ancien (il a été publié à la fin de l’année 2023) en avril 2025, lorsque plusieurs organisations non-gouvernementales (ONG) sont venues au soutien d »autres ONG qui portaient devant le tribunal de l’Union européenne un recours demandant l’annulation du refus de la Commission de réouvrir le dossier de la reconduction de l’autorisation de mise en marché du glyphosate pour une période de 10 ans. Parmi ces organisations qui contaient dans le train filant vers le Tribunal de l’Union européenne, il y avait l’association France Parkinson, qui prenait position à l’approche de la journée mondiale consacrée à la maladie. Il faut un peu d’attention pour comprendre la nature exacte du recours et sa portée réelle s’il était rejeté ou jugé légitime par le Tribunal : l’autorisation de mise sur le marché (AMM) du glyphosate a été prolongée pour dix ans par la Commission, des associations ont introduit un recours contre cette prolongation, mais la Commission a eu gain de cause et a maintenu la prolongation de l’AMM pour dix ans. Les associations ont demandé la réouverture du dossier et le réexamen de l’autorisation, et la Commission a refusé de ré-ouvrir le dossier.

Le recours pendant, dernier en date d’une série trop longue, vise ce refus. Sur le moment, j’avoue que j’ai trouvé que l’ensemble de la séquence donnait l’impression d’une attitude soit puérile soit exagérément pugnace à l’égard de cet herbicide : les requérants semblaient être dans la situation de l’enfant qui demande toujours la même chose, en pensant que la réponse finira bien par être celle qu’il désire entendre. Mais j’ai cherché à en savoir plus sur les éléments que les requérants mobilisaient à l’appui de leur abhorration de cet herbicide systémique si efficace et de leurs soupçons quant à son caractère nocif pour la santé humaine. Je suis personnellement très attaché à la communication au public (je me considère comme faisant partie du public) des éléments acquis par la science qui soutendent une décision ou une absence de décision. L’un des articles cités par les associations demandant l’annulation du refus de la Commission européenne de réexaminer l’autorisation de mise sur le marché du glyphosate est précisément ce papier de Bloem et Boonstra paru en 2023 dans le Lancet Planetary Health : The inadequacy of current pesticide regulations for protecting brain health: the case of glyphosate and Parkinson’s disease – The Lancet Planetary Health (publication dont j’archive ici une copie).

Les deux chercheurs rappellent que cet herbicide systémique objet de nombreuses controverses est soupçonné d’augmenter le risque de voir se développer des cancers mais aussi de contribuer à provoquer la maladie de Parkinson.

Ils pointent les principaux « trous dans la raquette » que présente le dispositif réglementaire actuel quant à la détection des potentiels effets neurotoxiques des molécules concernées :

Des procédures trop « rudimentaires » dans les expérimentations animales destinées à évaluer la neurotoxicité : les atteintes portant sur les neurones dopaminergiques localisés dans la substance noire ne donnent de signes cliniques visibles que lorsque 60 à 70% du stock de neurones est détruit, et il se pourrait qu’à la dose et au temps d’exposition retenus pour l’expérimentation, le glyphosate n’ait détruit que 40% de ces neurones, ce qui ne donnerait pas de signe clinique alors même qu’un effet neurotoxique est bien à l’oeuvre ; pour l’attester, il faudrait observer les cellules des régions concernées du cerveau après avoir sacrifié les animaux de laboratoire, ce qui n’est pas rendu obligatoire par les procédures d’évaluation ;

En expérimentation animale toujours, les doses auxquelles sont exposés les animaux sont calées sur les doses auxquelles les populations sont exposées par l’alimentation, alors que l’exposition résultant de la diffusion du glyphosate dans l’environnement peut correspondre à des doses très supérieures ;

L’effet sur le microbiote intestinal des pesticides est suspecté d’être à l’origine de processus « remontants » en cascade aboutissant à la dégénérescence des neurones dopaminergiques ; l’étude de ces processus ne fait pas partie des exigences en matière d’évaluation des risques associés à l’exposition au gyphosate ;

Les différents pesticides sont évalués individuellement, et l’évaluation de l’action simultanée de plusieurs pesticides n’est pas systématique, alors que des études ont montré l’existence de co-actions de plusieurs produits ; dans la maladie de Parkinson, le glyphosate semble par exemple renforcer l’effet délétère sur les neurones dopaminergiques de certaines molécules de la famille des carbamates, comme par exemple le MPTP (qui est utilisé pour provoquer la dégénéresence de ces neurones en expérimentation animale) ; pour repérérer ces effets « cocktail », il faudrait évaluer l’effet combiné du glyphosate et d’autres molécules également présentes au champ ;

Les études sur les risques associés au glyphosate sont produites principalement par les industriels, et des exemples récents ont montré que ces derniers avaient tendance à ne pas tenir compte des résultats de recherche acquis par d’autres acteurs… lorsqu’ils ne vont pas dans le sens d’une démonstration de l’innocuité des molécules qu’ils commercialisent.

Les deux auteurs concluent au manque de données solides pour vérifier l’innocuité du glyphosate et aux angles morts qu’induisent les procédures réglementaires et demandent que le principe de précaution soit appliqué avec la rigueur qui convient.

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