Par la bouche et par coeur

Souvenirs d'un apprenti philosophe et petites pirouettes passant par le coeur, de mémoire.

Je ne suis pas sûr d'avoir toujours aimé la philosophie comme il faut, mais celle qu'on apprivoise sur les tables des épreuves du baccalauréat ne m'en a pas voulu : j'ai eu une bonne note.

Parmi les sujets proposés, j'avais choisi de traiter la question « Suis-je le mieux placé pour savoir ce que je suis ? » Je n'ai gardé aucun souvenir du contenu de ma prestation et je serais bien incapable, plus de quinze ans après, de convoquer pour les étaler sur une copie les idées arrachées à un programme trop vite avalé, coincé entre les choses sérieuses qui devaient faire de nous de bons calculateurs.

J'ai oublié la manière dont j'entendais montrer que j'avais correctement compilé ce « programme », mais je me rappelle très bien les premières lignes de ma composition. C'était la première strophe d'un poème d'Aragon.

« Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement »

L'immodeste épigraphe était une provocation.

Pour nous apprendre à philosopher, on nous avait donné un professeur. En tête de chacun des exercices rhétoriques que nous infligeait Monsieur P., pour nous préparer aux épreuves, je déposais presque toujours quelques vers, pour le plaisir, lorsqu'il rendait les copies, de l'entendre dire que j'étais un jeune sot : à la rigueur du concept, on ne pouvait prétendre substituer la sensibilité du poème !

J'avais été invité à me défaire de cette détestable habitude au jour de l'examen, sous peine de mettre mon correcteur dans de mauvaises dispositions et de récolter un beau zéro tout rond. L'avertissement me donnait d'autant plus envie de passer outre. Par la suite, je me suis souvent demandé si ce mystérieux personnage, loin d'être irrité par ma pirouette d'apprenti potache, ne m'avait pas plutôt donné raison contre Monsieur P. Peut-être pensait-il, comme je l'avais soutenu tout au long de l'année, que cette irruption du sensible, au lieu de corrompre le concept, de l'affaiblir, l'éclairait et lui redonnait de la saveur. Du sel dans les idées.

Les vers d'Aragon s'étaient imposés à moi dès les premières cogitations. Ils se promenaient entre mes oreilles avec la voix de Jean Ferrat, s'impatientaient bruyamment, attendaient de descendre sur le papier ligné de bleu. Impossible de continuer l'exercice sans les libérer. J'ai cédé de bonne grâce.

« Pour faire un tube de toilette
En chantant sur cet air bête
Avec des jeux de mots laids
Il faut pondre des couplets. »

Boby Lapointe, Le tube de toilette

Si j'évoque cet épisode, c'est qu'il était rendu possible, d'une certaine manière, par un jeu innocent que je pratiquais déjà et que je n'ai délaissé depuis que par périodes : l'apprentissage de textes « par coeur ».

L'expression idiomatique parle bien plus que le verbe mémoriser. La pratique, qui commence chez moi par une lecture à voix haute, sollicite des sens que l'étude « silencieuse » des textes laissait en sommeil : les yeux courent sur le papier, prennent de l'avance sur la langue, le souffle et les lèvres, les mots sont dits, redits, ressassés, et finissent par toucher au coeur. Pour que « ça rentre », il faut paradoxalement commencer par tout faire « sortir ». Ce qui appuyait, permettait, justifiait la lecture silencieuse, il faut maintenant le combattre : les pensées tendent des fils entre les phrases, tordent les vers, placent de petits grains de sable dans les rouages de la mémoire. C'est tout un travail de les chasser. Presque une ascèse. Mais dans cette contrainte librement consentie, il y a du plaisir, et se soumettre aux mots permet in fine de les posséder d'une façon nouvelle.

Les textes ne sont pas engrangés avec une idée précise de ce à quoi ils pourraient bien servir. On ne les ressort pas au soir du réveillon, à la fin d'un discours ou aux réceptions de Monsieur l'ambassadeur. On ne s'en vante pas, on les garde au chaud, et ils se laissent tout doucement oublier. Il y a comme une sédimentation... jusqu'à ce qu'un événement, une sensation ou une idée viennent brusquement remuer cette petite boue. Alors, et d'une façon presque magique, les phrases remontent comme des bulles d'air, du fond du coeur. Elles viennent, toujours à propos, rejouer leur musique, légère.

« Comme hier, quand je fus éveillé par la brise
Qui me halait à soi d'un fertile sommeil,
Inquiète de voir ce que je pensais d'elle. »

Jules Supervielle, La fable du Monde

À lire : Jacques Dufresne, Éloge du par coeur

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