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À MM. Mazeran, Viannay et Bardey
Harar, le 25 août 1883.
Marché Harar n'a jamais été plus nul qu'en cette saison de cette année, de l'avis de tous ici.
- Pas de café. Ce que ramasse par 1/4 de frasleh l'agent de Bewin et Moussaya est une ordure grattée des sols des maisons Hararies, ils paient ça 5 thalaris 1/2.
- Peaux inabordables pour nous pour les raisons déjà données; d'ailleurs n'arrivent pas. 2 600 cuirs au gouvernement ont atteint 70 paras aux enchères; nous comptons à peu près pouvoir les racheter ensuite à P. 1,50 et en former une caravane. Elles sont de la qualité des dernières.
- Peaux chèvres. En avons 3 000 en magasin. Les frais de leur achat et les transports de tous les cuirs de la province les mettent à un prix moyen de D. 4. Mais nous avons organisé leur achat, et chaque mois nous pouvons en ramasser 2 500 à 3000 sans qu'elles dépassent ce prix.
- Ivoire. Cherchons à organiser qq chose mais manquons d'hommes spéciaux et des marchandises spéciales.
M. Sacconi, qui avait poussé dans l'Ogadine une expédition parallèle à la nôtre, a été tué avec trois serviteurs dans la tribu des Hammaden voisine de Wabi à environ 250 kilomètres de Harar, à la date du 11 août. La nouvelle nous en est parvenue au Harar le 23. Les causes de ce malheur ont été la mauvaise composition du personnel de l'expédition, l'ignorance des guides qui l'ont aussi malement poussée, dans des routes exceptionnellement dangereuses, à braver des peuplades belligérantes.
Enfin la mauvaise tenue de M. Sacconi lui-même, contrariant (par ignorance) les manières, les coutumes religieuses, les droits des indigènes. L'origine du massacre a été une querelle d'abbans: M. Sacconi soutenait un guide à lui et voulait l'imposer, à son passage, contre les abbans indigènes qui s'offraient. Enfin M. Sacconi marchait en costume européen, habillait même ses Sébianes en hostranis (chrétiens), se nourrissait de jambons, vidait des petits verres dans les conciles des scheiks, faisant manger lui-même, et poussait ses séances géodésiques suspectes et tortillait des sextants, etc. à tout bout de route.
Les indigènes échappés au massacre sont trois Sébianes somalis et le cuisinier indien Hadj-Sheiti, lesquels se sont réfugiés chez M. Sotiro à deux jours de là, vers l'est.
M. Sacconi n'achetait rien et n'avait que le but d'atteindre le Wabi, pour s'en glorifier géographiquement. M. Sotiro s'est arrêté au premier point où il a cru pouvoir écouler les marchandises contre d'autres. D'ailleurs, il a suivi une bonne route, fort différente de celle de M. Sacconi. Il a trouvé un bon abban, et s'est arrêté dans un bon endroit. Il voyage d'ailleurs sous un costume musulman, et avec le nom d'Adji-Abdallah et accepte toutes les formalités politiques et religieuses des indigènes. Au lieu où il s'est arrêté, il est devenu un but de pèlerinage comme wodad (lettré) et schérif (descendant des compagnons du prophète). Les nouvelles nous arrivent assez fréquemment, et nous l'attendons de retour à la fin du mois.
- Nous organisons d'autres expéditions prochainement. Nous vous retournons vos fonds par M. Sotiro, retour de l'Ogadine. La poste, qui devait d'abord nous transporter nos fonds par fractions de 3 000 thalaris, s'y refuse à présent. Nous regrettons de faire faire ces tournées improductives à nos employés, quand nous en avons si besoin ici pour le travail de l'extérieur.
Importation Marseille a perdu nos ordres.
Nous sommes maintenant dégoûtés de protester contre la situation qu'on nous fait. Nous déclarons seulement n'être nullement responsables des préjudices causés. Cependant nous recommandons encore une fois, la dernière, tous nos ordres de marchandises à fabriquer dans les quantités et qualités demandées. Nous les recommandons tous un à un et en réclamons l'exécution. Mais si personne ne veut s'en mêler, ça ne se fera guère. De même pour toutes les marchandises indigènes d'Aden, à l'avenir nous irons les acheter nous-mêmes. Tout ce qui nous arrive est très différent de toute manière de ce que nous avons demandé et ne nous convient pas. Notre vente de ce mois n'atteindra pas 200 thalaris, et par conséquent nos frais vont commencer à nous déborder. Si l'on nous pouvait faire, et c'est trop facile, comme nous avons demandé, nous couvririons, et bien au-delà, ces frais, en attendant de meilleurs moments. D'autres que nous en sont responsables, ainsi que du préjudice personnel à nous causé.
- Nous attendons notre nouveau gouverneur, qui, paraît-il, a quelque éducation européenne. Le chasseur d'éléphants que vous nous avez envoyé d'Aden, caracole indéfiniment dans les gorges de Darimont, et il débouchera par ici quand il aura séché ses votris Kys de porc et de preserved milk parmi les Gerris et Bartris.
Ci-joint caisse juillet oubliée dans le contenu du dernier courrier et étude sur les marchandises pour la contrée de Harar.
Rimbaud.
Messieurs Mazeran, Viannay et Bardey,
À Aden.
Arthur Rimbaud
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