Rimbaud, Sillages

Lettres d'Arthur Rimbaud
Lettre à Ernest Delahaye dite Laïtou (mai 1873)

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Lettre à Ernest Delahaye dite Laïtou (mai 1873)

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Laïtou, (Roches), (canton d'Attigny) Mai 73
 
Cher ami, tu vois mon existence actuelle dans l'aquarelle ci dessous.
Ô Nature ! ô ma mère !
 
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Quelle chierie ! et quels monstres d'innocince, ces paysans. Il faut, le soir, faire deux lieues, et plus, pour boire un peu. La Mother m'a mis là dans un triste trou.

 
[dessin]
 
Je ne sais comment en sortir : j'en sortirai pourtant. Je regrette cet atroce Charlestown, l'Univers, la Bibliothè., etc. Je travaille pourtant assez régulièrement, je fais de petites histoires en prose, titre general : Livre païen, ou Livre nègre. C'est bête et innocent. Ô innocence ! innocence ; innocence, innoc..., fléau !
Verlaine doit t'avoir donné la malheureuse commission de parlementer avec le sieur Devin, imprimeux du Nôress. Je crois que ce Devin pourrait faire le livre de Verlaine à assez bon compte et presque proprement. (S'il n'emploie pas les caractères emmerdés du Nôress. Il serait capable d'en coller un cliché, une annonce !)
Je n'ai rien de plus à te dire, la contemplostate de la Nature m'absorculant tout entier. Je suis à toi, ô Nature, ô ma mère !
Je te serre les mains, dans l'espoir d'un revoir que j'active autant que je puis.
 
R.
 
Je rouvre ma lettre. Verlaine doit t'avoir proposé un rendez-vol au Dimanche 18, à Boulion. Moi je ne puis y aller. Si tu y vas, il te chargera probablement de quelques fraguemants en prose de moi ou de lui, à me retourner.
La mère Rimb. retournera a Charlestown dans le courant de Juin. C'est sur, et je tâcherai de rester dans cette jolie ville quelque temps.
Le soleil est accablant et il gèle le matin.
J'ai été avant hier voir les Prussmars à Vouziers, une sous-prefecte de 10 000 âmes, à sept kilom. d'ici. Ça m'a ragaillardi.
Je suis abominablement gêné. Pas un livre, pas un cabaret à portée de moi, pas un incident dans la rue. Quelle horreur que cette campagne française. Mon sort dépend de ce livre, pour lequel une demi-douzaine d'histoires atroces sont encore a inventer. Comment inventer des atrocités ici ! Je ne t'envoie pas d'histoires, quoique j'en aie déjà trois, ça coûte tant ! Enfin, voillà !
Au revoir, tu verras ça.
 
Rimb.
 
Prochainement je t'enverrai des timbres pour m'acheter et m'envoyer le Faust de Goethe, Biblioth. populaire. Ça doit coûter un sou de transport.
Dis-moi s'il n'y a pas des traduct. de Shakespeare dans les nouveaux titres de cette biblioth.
Si même tu peux m'en envoyer le catalogue le plus nouveau, envoie.
 
R.

Arthur Rimbaud  

À propos de "Lettre à Ernest Delahaye dite Laïtou (mai 1873)" :
 
Lorsqu'il écrit : « Je travaille pourtant assez régulièrement, je fais de petites histoires en prose, titre général : Livre païen, ou Livre nègre. », Rimbaud parle bien sûr de la Saison en enfer, qu'il compose probablement à cette période.
 
Voir :
Biographie de Rimbaud, 1873
 
D'autres lettres de Rimbaud à Delahaye :
Lettre de Rimbaud à Ernest Delahaye (Paris, juin 1872)
 > À son ami Delahaye, Rimbaud livre une lettre très touchante où l'on devine la profondeur de la « chambre noire » où naissent ses poèmes.
 
Lettre de Rimbaud à Ernest Delahaye (14 octobre 1875)
 > Le poème « Rêve », inclus dans cette lettre, est considéré comme la dernière manifestation « poétique » de Rimbaud.
 
Lettre de Rimbaud à Ernest Delahaye (5 février 1875)
 > Rimbaud joue les précepteurs à Stuttgart. Il raconte à Delahaye une visite de Paul Verlaine.

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