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[A sa famille]
Aden, le 8 octobre 1887.
Chers amis,
Je vous remercie bien. Je vois que je ne suis pas oublié. Soyez tranquilles. Si mes affaires ne sont pas brillantes pour le moment, du moins je ne perds rien; et j'espère bien qu'une période moins néfaste va s'ouvrir pour moi.
Donc, depuis deux ans, mes affaires vont très mal, je me fatigue inutilement, j'ai beaucoup de peine à garder le peu que j'ai. Je voudrais bien en finir avec tous ces satanés pays; mais on a toujours l'espoir que les choses tourneront mieux, et l'on reste à perdre son temps au milieu des privations et des souffrances que vous autres ne pouvez vous imaginer.
Et puis quoi faire en France ? Il est bien certain que je ne puis plus vivre sédentairement; et, surtout, j'ai grand'peur du froid, - puis, enfin, je n'ai ni revenus suffisants, ni emploi, ni soutiens, ni connaissances, ni profession, ni ressources d'aucune sorte. Ce serait m'enterrer que de revenir.
Le dernier voyage que j'ai fait en Abyssinie, et qui avait mis ma santé fort bas, aurait pu me rapporter une somme de trente mille francs; mais par la mort de mon associé et pour d'autres raisons, l'affaire a très mal tourné et j'en suis sorti plus pauvre qu'avant.
Je resterai un mois ici, avant de partir pour Zanzibar. Je ne me décide pas gaîment pour cette direction; je n'en vois revenir les gens que dans un état déplorable, quoiqu'on me dise qu'on y trouve des choses à entreprendre.
Avant de partir, ou même si je ne pars pas, je me déciderai peut-être à vous envoyer les fonds, que j'ai laissés en dépôt en Égypte; car, en définitive, avec les embarras de l'Égypte, le blocus du Soudan, le blocus de l'Abyssinie, et aussi pour d'autres raisons, je vois qu'il n'y a plus qu'à perdre en détenant des fonds, peu ou fort considérables, dans ces régions désespérées.
Vous pouvez donc m'écrire à Aden, à l'adresse suivante :
Monsieur Arthur Rimbaud, poste restante.
Si je pars, je dirai là qu'on fasse suivre.
Vous devez me considérer comme un nouveau Jérémie, avec mes lamentations perpétuelles; mais ma situation n'est vrai ment pas gaie.
Je vous souhaite le contraire et suis votre affectionné,
Rimbaud.
Arthur Rimbaud
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